📖 Texte à analyser

Auteur : Roland Barthes
Œuvre : Mythologies
Année : 1957
Thème : Analyse sociologique et culturelle de la Citroën DS

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👤 À propos de l'auteur

Découvrez qui était Roland Barthes, philosophe et critique littéraire français.

Qui était Roland Barthes ?

La nouvelle Citroën

de MYTHOLOGIES de Roland Barthes 1957.

Je crois que l'automobile est aujourd'hui l'équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d'époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s'approprie en elle un objet parfaitement magique.

La nouvelle Citroën tombe manifestement du ciel dans la mesure où elle se présente d'abord comme un objet superlatif. Il ne faut pas oublier que l'objet est le meilleur messager de la surnature : il y a facilement dans l'objet, à la fois une perfection et une absence d'origine, une clôture et une brillance, une transformation de la vie en matière (la matière est bien plus magique que la vie), et pour tout dire un silence qui appartient à l'ordre du merveilleux. La «Déesse» a tous les caractères (du moins le public commence-t-il par les lui prêter unanimement) d'un de ces objets descendus d'un autre univers, qui ont alimenté la néomanie du XVIIIe siècle et celle de notre science-fiction: la Déesse est d'abord un nouveau Nautilus.

C'est pourquoi on s'intéresse moins en elle à la substance qu'à ses joints. On sait que le lisse est toujours un attribut de la perfection parce que son contraire trahit une opération technique et tout humaine d'ajustement : la tunique du Christ était sans couture, comme les aéronefs de la science-fiction sont d'un métal sans relais. La DS 19 ne prétend pas au pur nappé, quoique sa forme générale soit très enveloppée ; pourtant ce sont les emboîtements de ses plans qui intéressent le plus le public : on tâte furieusement la jonction des vitres, on passe la main dans les larges rigoles de caoutchouc qui relient la fenêtre arrière à ses entours de nickel. Il y a dans la DS l'amorce d'une nouvelle phénoménologie de l'ajustement, comme si l'on passait d'un monde d'éléments soudés à un monde d'éléments juxtaposés et qui tiennent par la seule vertu de leur forme merveilleuse, ce qui, bien entendu, est chargé d'introduire à l'idée d'une nature plus facile.

Quant à la matière elle-même, il est sûr qu'elle soutient un goût de la légèreté, au sens magique. Il y a retour à un certain aérodynamisme, nouveau pourtant dans la mesure où il est moins massif, moins tranchant, plus étale que celui des premiers temps de cette mode. La vitesse s'exprime ici dans des signes moins agressifs, moins sportifs, comme si elle passait d'une forme héroïque à une forme classique. Cette spiritualisation se lit dans l'importance, le soin et la matière des surfaces vitrées. La Déesse est visiblement exaltation de la vitre, et la tôle n'y est qu'une base. Ici, les vitres ne sont pas fenêtres, ouvertures percées dans la coque obscure, elles sont grands pans d'air et de vide, ayant le bombage étalé et la brillance des bulles de savon, la minceur dure d'une substance plus entomologique que minérale (l'insigne Citroën, l'insigne fléché, est devenu d'ailleurs insigne ailé, comme si l'on passait maintenant d'un ordre de la propulsion à un ordre du mouvement, d'un ordre du moteur à un ordre de l'organisme).

Il s'agit donc d'un art humanisé, et il se peut que la Déesse marque un changement dans la mythologie automobile. Jusqu'à présent, la voiture superlative tenait plutôt du bestiaire de la puissance; elle devient ici à la fois plus spirituelle et plus objective, et malgré certaines complaisances néomaniaques (comme le volant vide), la voici plus ménagère, mieux accordée à cette sublimation de l'ustensilité que l'on retrouve dans nos arts ménagers contemporains: le tableau de bord ressemble davantage à l'établi d'une cuisine moderne qu'à la centrale d'une usine: les minces volets de tôle mate, ondulée, les petits leviers à boule blanche, les voyants très simples, la discrétion même de la nickelerie, tout cela signifie une sorte de contrôle exercé sur le mouvement, conçu désormais comme confort plus que comme performance. On passe visiblement d'une alchimie de la vitesse à une gourmandise de la conduite.

Il semble que le public ait admirablement deviné la nouveauté des thèmes qu'on lui propose: d'abord sensible au néologisme (toute une campagne de presse le tenait en alerte depuis des années), il s'efforce très vite de réintégrer une conduite d'adaptation et d'ustensilité (« Faut s'y habituer »). Dans les halls d'exposition, la voiture témoin est visitée avec une application intense, amoureuse: c'est la grande phase tactile de la découverte, le moment où le merveilleux visuel va subir l'assaut raisonnant du toucher (car le toucher est le plus démystificateur de tous les sens, au contraire de la vue, qui est le plus magique): les tôles, les joints sont touchés, les rembourrages palpés, les sièges essayés, les portes caressées, les coussins pelotés; devant le volant, on mime la conduite avec tout le corps. L'objet est ici totalement prostitué, approprié: partie du ciel de Metropolis, la Déesse est en un quart d'heure médiatisée, accomplissant dans cet exorcisme, le mouvement même de la promotion petite-bourgeoise.

❓ Questions de compréhension

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Question 1
Quelle comparaison inaugurale Barthes fait-il pour l'automobile moderne ?
Réponse correcte : a. Cathédrales gothiques
Explication : Barthes commence son texte par : "Je crois que l'automobile est aujourd'hui l'équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques"
Question 2
Quels détails de la carrosserie suscitent le plus l'attention tactile du public, selon Barthes ?
Réponses correctes : c, d
Explication : Barthes mentionne qu'on "tâte furieusement la jonction des vitres" et "passe la main dans les larges rigoles de caoutchouc", et évoque "la brillance des bulles de savon"
Question 3
Selon Barthes, la DS 19 marque quels changements esthétiques ?
Réponses correctes : a, b, d
Explication : Barthes évoque "un retour à un certain aérodynamisme", "passage d'une forme héroïque à une forme classique" et "exaltation de la vitre"
Question 4
Dans la description de l'habitacle, quels éléments soulignent le caractère « ménager » de la voiture ?
Réponses correctes : a, b
Explication : Barthes mentionne "certaines complaisances néomaniaques (comme le volant vide)" et "les minces volets de tôle mate, ondulée"
Question 5
Que signifie « néomanie » dans le contexte du texte ?
Réponse correcte : b
Explication : "Néomanie" signifie littéralement "passion pour le nouveau", dans le contexte des objets nouveaux et futuristes
Question 6
Quels exemples Barthes cite-t-il pour illustrer la mythologie autour de la « Déesse » ?
Réponses correctes : b, c, d
Explication : Barthes compare la DS au "nouveau Nautilus", évoque "le bestiaire de la puissance" et mentionne "l'insigne ailé"
Question 7
Quels rôles respectifs Barthes attribue-t-il à la vue et au toucher ?
Réponses correctes : c, d
Explication : Barthes écrit : "le toucher est le plus démystificateur de tous les sens, au contraire de la vue, qui est le plus magique"
Question 8
En combien de temps le public « médiatise »-t-il l'objet d'après Barthes ?
Réponse correcte : c
Explication : Barthes conclut : "la Déesse est en un quart d'heure médiatisée"
Question 9
Quels changements Barthes signale-t-il dans l'évolution de la voiture ?
Réponses correctes : a, b, d
Explication : Barthes écrit : "On passe visiblement d'une alchimie de la vitesse à une gourmandise de la conduite" et évoque "le mouvement, conçu désormais comme confort"
Question 10
Quels termes Barthes utilise-t-il pour décrire la jonction entre vitres et tôle ?
Réponses correctes : a, d
Explication : Barthes mentionne "les larges rigoles de caoutchouc" et "la minceur dure d'une substance plus entomologique que minérale"